ICÔNE DE STYLE

MR THELONIOUS MONK

Les autres musiciens pouvaient continuer de jouer, lui il se levait de son clavier, faisait quelques pas de danse et retournait à son piano.

ICONE DE STYLE

Thelonious Monk est un irréductible, appartenant à un autre monde, le monde des pianistes jouant sans principes, imprévisibles et marginaux. L’assise désaxée, le buste gesticulant, les épaules crispées, les doigts tendus, le touché (!), les coups de manchettes, les coudes pivotant, etc… Tout chez Monk ferait pâlir un pianiste de formation classique ! Monk est de la magie pure, il a créé son propre espace intérieur, son propre vocabulaire, sa propre musique ; il est tellement révolutionnaire qu’il faut apprendre à l’écouter.

Vêtu de toutes sortes de toques, chapeaux et autres couvre-chefs improbables, toujours impeccablement mis dans ses costumes ajustés, ses bagues scintillant dans la lumière des projecteurs, dans la chaleur de la salle, lui, allant remuer dans tous les sens derrière son piano, battant du pied à tout va, il se levait, revenait à son clavier pour lancer quelques mélodies nouvelles et thèmes tragiques, puis surprendre avec son attaque rude, sonnante, cette sonorité de percussion, cet art inimitable de la dissonance. Il faut dire que chez Monk, son audace va jusqu’à jouer des fausses notes, des « vraies fausses notes » donnant une dissonance, un torsion comme les cuivres ou instrument à cordes peuvent le faire. Alors que le commun des mortels accuserait la fausse note, l’initié reconnaît le maître du jeu. L’initié sait que la note est fausse, et cela change tout, l’erreur n’est pas que stylistique, elle est relationnelle — c’est une connivence implicite entre le pianiste et l’auditeur.

Une autre particularité de Thelonious Monk est sa façon de jouer avec le temps, de l’étirer comme le compresser… tout en restant dedans, nous délivrant un swing étonnant. Monk dans ses improvisations nous montre toute la volatilité des instants uniques, car sous ses doigts, chaque interprétation est un nouveau morceau. Dans cette sorte de musique, il y a ce qui est perçu et l’éternel analyse entre ce que l’œil voit et ce qu’on en pense, entre ce que l’oreille entend et ce qu’on en pense… cette musique incite la pensée.

THELENIOUS MONK

La production artistique de Thelonious Monk semble être un geste inspiré de l’artiste solitaire. A l’image de sa musique instable, fugace et non fixée, il ne s’agit pas d’écouter Thelonious Monk pour avoir accès à Thelonious Monk. La musique de Monk est une conduite esthétique particulière faisant appelle à une mobilisation émotionnelle. Aussi, cette émotion n’est pas séparée de la pensée, elle est profondément liée avec nos activités, actions et croyances. Nous nous familiarisons avec les ondes sonores — elles ont la capacité de nous émouvoir. Certaines ondes sonores par le passé ne nous touchées guère, alors qu’aujourd’hui nous émeuvent au plus profond : l’écoute n’est pas qu’un son, mais aussi des pensées et des mots. L’oreille n’a pas changé en elle-même, elle est devenue familière peu à peu et à jamais de façon définitive ! L’oreille passe de l’initiation au vocabulaire. Certains artistes comme Thelonious Monk ont un vocabulaire si particulier qu’il est difficile de le saisir, car cela demande une écoute active.

Pour éveiller son intérêt pour la musique de Monk, il y a une phase d’apprentissage de l’écoute qui modifie la perception des sons. Ou encore, pour être plus clair : ce n’est pas Monk qui nous touche, mais c’est nous, qui nous laissons toucher par Monk. Le vocabulaire dans les improvisations — une part d’intériorité, de silence par lesquels il met en valeur les sons, et de dissonances — de Thelonious Monk pris de son ensemble est fascinant et émouvant ! L’écoute de sa musique nous pousse à repérer son vocabulaire, son approche unique de la musique, son style très personnel, son génie, la colossale influence indéniable qu’il y a eu sur tous les musiciens de son époque, et ceux d’aujourd’hui. Ce serait un fantasme que de vouloir comprendre et percer le mystère de son enceinte mentale, de traquer ses dispositions hors-normes !

Décoder Monk sans prendre en compte que sa vie rencontre son œuvre, n’est pas possible : les silences de sa musique, les dissonances, les folies, les audaces… Chacun se fait une idée de Monk : des discussions entre amis, aux commentaires journalistiques, aux textes des pochettes de disques, aux émissions de radio, aux biographies, aux films documentaires, qui contribuent à lui procurer une consistance sans cesse alimentée. Géniale, énigmatique, excentrique, un état de grâce… chacun son Monk !

 

« Un Génie dément, autiste selon les pshychiatres. »

Personnage perçu de façon contradictoire et différenciée, un génie dément, autiste selon les psychiatres, terminant sa carrière par un silence définitif. Son personnage étant considéré « bizarre », beaucoup sont incités à repérer toutes ces bizarreries, cela nourrit derechef son personnage ! Ce que nous percevons du monde n’est pas stabilisé une fois pour toute, chacun de nous en a fait l’expérience ; la première écoute de Thelonious Monk n’est pas la même que la deuxième, et ainsi de suite.

Ce ne fut que très tard dans sa carrière que Thelonious Monk fut reconnu à sa juste valeur, mais la gloire fut éphémère. Il entendait des tas d’artistes copier ses procédés, ses accords, son style, ses complexités, ses inventions mélodiques, ses dissonances… Il voyait des musiciens loués et mis en valeur par l’industrie médiatique alors qu’ils s’étaient inspirés de lui. De plus l’avènement des musiques pop, rock, folk l’aurait amené à s’enfoncer de plus en plus dans le silence, jusqu’au mutisme. Pendant six ans, il se laissa mourir dans une petite chambre.